Indoor #1 Vestiges/Toucher, croire, disparaître / Novembre 2016

L’espoir convaincu d’une solution technologique à la maladie et la mort, à la solitude ou la bêtise est aujourd’hui omniprésent en Europe et aux Etats-Unis. Il révèle cependant le désordre de nos esprits face aux technologies, qui remettront bientôt en cause notre propre nature. Par peur du rien, l’Homme se rêve en objet.

Les artistes numériques inventent pourtant le vocabulaire nécessaire aux débats futurs, tracent les perspectives, ouvrent leurs doutes et espoirs au public. Les œuvres présentées dans cette exposition ont été crées par des artistes de l’ère numérique, avec ou sans recours aux technologies. La liberté de penser le numérique sans l’ustensile. Cette exposition est aussi accompagnée par trois auteurs ayant chacun une vision singulière des oeuvres. Pour cette exposition d’ouverture, <> Reticular expérimente une transformation du travail du commissaire d’exposition, pour une écriture plus fertile et plus ouverte. I_D

Implants biomécaniques, prothétique high-tech, mutilations mécaniques, extensions robotiques, membres fantômes, symbiose homme-machine : l’omniprésence de technologies de plus en plus invasives modifie notre perception du monde, notre relation au corps, corps social et corps biologique. Quand Max Renn, le protagoniste halluciné de Videodrome [1] proclame « longue vie à la nouvelle chair », avant de s’offrir en holocauste à un futur incertain, il ne fait que répéter le « I would like to be a machine » d’Andy Warhol, ou plus près de nous, il préfigure le « je chante le corps obsolète » du body artiste Stelarc, adepte de la fusion homme-machine. Ce sont le plaintes mélancoliques et les appelles à la transmutation qui résonnent à travers toute l’histoire des arts contemporains.

Aujourd’hui, alors que les relations à l’information et aux machines qui la diffuse sont constamment explorées et redéfinies, des artistes pensent indispensable de pacifier les rapports qu’entretiennent le corps et la technique. Commentant, ou expérimentant, l’hybridation chair – technologie, repoussant les limites du corps, le réduisant pour certains au rang d’outil, pour d’autre au rang d’icône, et enfin, à celui de vestige, témoignage émouvant et presque pathétique d’une époque bâtie sur la suprématie d’un corps de chair fragile et périssable. Ils nous offrent ainsi les traces d’un futur non avenu. Un passé bientôt oublié.

Que restera-t-il de nous dans le futur ? Quelles traces laisserons-nous ? Quels témoignages de ce que nous étions en tant qu’espèce ? Nos existences, nos obsessions, nos vices, nos rêves et notre structure, sociale, mais aussi physique, biologique, serait-elle conservée et par la suite, comprise, par les chercheurs, archéologues, ethnographes, sociologue et historiens du futur ?

Autant de questions qui traversent chacune des œuvres présentées dans Vestiges / Toucher, disparaître, croire.

Loin du fantasme transhumaniste, <> Reticular présente une collection de vestiges d’art numérique, électronique ou robotique, sans installation numérique ! Et même, sans électricité ! Des « plans d’empreintes corporelles » de Rodolphe Bessey, des embaumements contemporains de Bullitt Ballabeni ou du portrait réalisé par le robot dessinateur de Patrick Tresset qui prend l’humain comme objet d’étude (Paul the robot – 2011), aux puzzles de cyborgs déconstruits et dansants de France Cadet (Petits rats – 2001), en passant par l’exposition des « divers vices de l’homme » dévoilés par QR codes d’Olga Kisseleva (Vice Box – 2012) et d’une photo de la sculpture musicale fantastique du duo Cod.Act/André et Michel Décosterd (CycloïdE – 2009) un même parti pris : celui de présenter des projets mettant en scène la mécanisation de l’humain, des rapports entretenu à l’ère des machines, dans l’imaginaire contemporain, mais aussi dans le processus de création des artistes.

« L’évolution s’achève quand la machine envahit le corps », déclarait le body artiste et performer Stelarc dans son essai visionnaire de 1999 : « La prothétique, la robotique et la télé-existence : stratégie pour une post-évolution ». Prothétique, robotique et télé-existence (existence en réseau) il n’est question que de ça ici, mais il n’en reste que les traces, imprimées, photographiées, dessinées, radiographiées, pixelisées…

Comme un pied de nez au lent travail de modification actuel de la structure humaine par les techno-sciences, qui rappelle que si l’on modifie le dispositif de n’importe quel système (et le corps humain en interaction avec son environnement en est un !) l’on obtient une perception altérée de ce qui nous entoure, et une altération en chaine de tout le système. Parallèlement, la modification du dispositif de monstration proposé par l’exposition de cette collection de vestiges et témoignages, modifie elle aussi, notre perception de ce qu’il serait temps de ne plus appeler « les arts numériques ».

La mutation est en cours, accompagnons-là.

M.G

[1] David Cronenberg, 1983


No Escape

Un texte de Maxence Grugier

On ne peut pas quitter la planète.

Les hommes eurent tôt fait de réaliser qu’ils allaient devoir s’adapter à cette boule de glaise meurtrie par leur propre soin.

Une foi immuable en la technologie en persuada une partie quelle était LA Voie.

Ce fut la naissance des « meccas ».

Cela pourrait être l’histoire que raconte cette exposition.

Un étalage ethnographique et artistique de ce qui reste de l’humanité en prise avec expérience mecca, observé par les archéologues du futur.

Un Cargo-Culte inversé.

Vestiges meccas abandonnés sur le rivage de l’avenir. Traces émouvantes. Poussières mécaniques à l’échelle de l’histoire humaine. Techno-utopie ou techno-dystopie ?

Visions d’un futur jamais avenu, avec ses brevets fantaisistes et techno-ptimistes, ses inventions radicales, ses expériences extrêmes.Prototypes.

The Atrocity Exhibition (J.G. Ballard, 1970)

Les corps cyborg : l’ultime frontière résidant dans la fusion de l’humain et de la machine. Le mariage du sang et de la chair avec le silicium et les microprocesseurs.

Transhumanisme. Panique. Peur du vide. Destruction de toutes les données biologiques. Mort.

Obsolescence [dé]programmée.

Corps crash, car crash, dans un fantasme ultime de vitesse et d’accélération.

Une aberration pour certains. L’ultime refuge pour d’autres.

La technologie comme dernière expression de la foi.

Foi dans le métal et les conducteurs, les circuits imprimés et l’information.

No Escape…
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